Il y a les études que l’on fait, les plans sur la comète, et il y a ce que la vie décide pour nous. Je n’ai jamais su ce que je voulais exercer comme métier. Petite, j’étais capable de me projeter dans presque toutes les professions car j’arrivais à me passionner pour des sujets très variés. Aujourd’hui encore, j’aimerais avoir plusieurs vies pour exercer autant de métiers que j’ai de passions : être alpiniste, linguiste, psychiatre, journaliste, historienne, styliste, coach… C’est ce manque de visibilité sur mon avenir, cette envie d’être partout à la fois, et d’exercer plusieurs métiers de concert, qui m’ont fait rater quelques concours pour des écoles prestigieuses. Lors de la phase d’admission, le jury attend du candidat un plan de carrière sur 10 ans, avec retour d’investissement pour eux, or je n’ai jamais été capable de me conformer à leurs attentes. Faire le clown devant une assemblée d’universitaires aigris, leur proposer un parcours dans lequel ils se projettent plus que moi, faire fi des incertitudes de la vie, de mes propres doutes pour accéder à une réussite sociale, j’aurais aimé être en mesure de le faire… mais je n’ai jamais réussi à duper mon public.
Un parcours du combattant
Pendant plus de 8 ans, je me suis sentie perdue dans les méandres de mon parcours universitaire. J’ai beaucoup hésité, j’ai choisi certaines voies, j’ai échoué, je me suis trompée — plusieurs fois — de vocation, j’ai été surmenée, déprimée, motivée, survoltée. J’ai sauté d’idées en idées, de projets en projets, avec une grande difficulté à concrétiser quoi que ce soit. Était-ce une peur de l’échec déguisée ? Avec le recul, je me dis que oui. Je craignais le jugement des autres, persuadée que mes actions me ridiculiseraient, et que ma dignité s’en retrouverait émaillée. La voix dans ma tête m’assassinait, me persuadait qu’il valait mieux ne rien faire que d’être critiquée, me disait qu’un projet qui n’était pas parfaitement élaboré serait moqué par mon entourage. Même lorsque l’envie était plus forte que la peur, je faisais en sorte de me cacher : trop peur d’affronter le jugement de mes proches. J’ai lancé mon compte instagram sur la lecture dans le silence le plus complet, ne me décidant à en parler qu’après avoir atteint un nombre décent d’abonnés.
Longtemps je suis restée avec le goût amer de l’injustice au fond de la gorge. Injustice de ne pas trouver ma voie, déçue de ne pas être la femme remarquable que je m’étais décidée à être. Des années durant, je me sentais gâchée, mal employée, pas à ma place.
Après une année de préparation au Concours commun des IEP de Province, qui s’est soldée par un échec, je me suis tournée vers l’Histoire. Un choix que j’avais fait par défaut, n’imaginant jamais — au grand jamais — qu’un jour je serais forcée de poser mes fesses sur les bancs de l’amphi N du campus de Tolbiac, peuplé comme un zoo, d’âmes en peines et de zombies en sarouel. Après une longue année d’indignation, je me suis remise à y croire, j’ai tenté les concours du CELSA, parce-qu’après tout, la communication réunissait des disciplines passionnantes : communication, sociologie, psychologie des foules, sémantique… Echec au concours. Durant ma troisième année de licence je tombe amoureuse de la paléographie, je décide donc d’enchaîner sur deux ans de master en recherche, afin de passer, à terme, les concours du patrimoine, ou l’agrégation. Mais la recherche me lasse, la paléographie finit par m’ennuyer et l’isolement me ronge. Je finis par chercher ailleurs, un métier qui aurait du sens, dans lequel je me sentirais utile et connectée avec les autres. Le journalisme revient toquer dans mon crâne, dix ans après, il renaît des cendres d’un espoir trop vite anéanti. Je décide de m’écouter et je décroche une formation en master à l’ESJ Paris. Après six mois d’école et six mois de stage en radio, me voilà à nouveau dans le brouillard. Je me rends à l’évidence : la radio, les news « chaudes », le stress du direct et le maniement de l’égo « poids-lourd » des présentateurs, ce n’est pas fait pour moi. Vers où me tourner désormais ? Pendant cinq mois je farfouille dans mon réseau, j’écris des piges pour des magazines, je suis bénévole pour une revue sur l’Asie centrale, mais rien ne me fait plus vraiment vibrer dans le journalisme. J’essaie de postuler pour des métiers d’investigation, mais les réponses tardent à venir.
Manifester le métier de ses rêves
Cinq mois passent.
Livrée à moi-même, j’en profite pour me reposer, voyager, retourner voir ma famille : vivre un peu pour moi. Loin des soucis de la vie parisienne, loin du capharnaüm mortel et gris qui me terrorise, je prends le temps de penser mon avenir. Je me demande ce que je me souhaite, ce que je projette, ce qui me vend du rêve. Je renoue avec l’écriture ; et ma créativité, qui, avec l’épuisement m’avait quittée, revient investir un coin de ma tête, puis un coin de page, puis un carnet tout entier. Je dessine, j’imprime du papier, je fais des moodboard, j’imagine tout. Et dans mes plus belles méditations je vis la vie que je veux vraiment. Une rengaine reste : le vert, le bleu, le vent, l’air, le ciel, la pierre, la mer.
Le ciel, la pierre, la mer.
Le ciel, la pierre, la mer.
Le ciel, la pierre, la mer.
Tout se dessine, en couleur derrière mes yeux clos : une maison de campagne, des hortensias, un chemin de pierres, une pelouse verte. J’y pense souvent. Et les cinq mois passent ainsi, paisiblement : moi écrivant pour quelques revues, tout en méditant mes désirs, jusqu’à ce que l’inattendu vienne me surprendre.
Tout est parti d’un mail de mon grand-père. Un soir banal de semaine, il me demande de l’aider pour une campagne de communication du Mouvement de la Paix : l’ONG pour laquelle il a dédié sa vie. Le mouvement est vieillissant, comme ses membres, et il est difficile pour eux d’attirer de nouveaux adhérents. Ayant beaucoup de temps libre, je décide de les aider : je leur crée gracieusement deux formations « réseaux sociaux » afin qu’ils puissent tous se mettre à la page, et que le message qu’ils souhaitent faire passer, se diffuse auprès d’un public plus jeune. Je découvre un nouveau lien avec mon grand-père et pour la première fois de ma vie, son engagement me paraît palpable, réel, honorable ; et je décide moi aussi de m’engager pour toutes les causes réunies dans cette organisation : les droits humains, la non-violence, le désarmement nucléaire… la PAIX.
Le jeu du hasard
C’est en prenant part aux conversations de ce groupe que je fais la rencontre d’un autre membre du Mouvement. Nous nous appelons car il a une proposition à me faire. Il est d’abord question d’un débat télévisé, puis d’un poste, quelque part au fin fond de la Bretagne.
« Directrice de cabinet : ça n’a rien à voir avec mes études » : la première pensée qui m’effleure lorsqu’il me propose le « job ». Je me vois avant tout journaliste, et l’offre qu’on me fait est à mille lieues de ce que je m’imaginais faire dans les prochains mois. Mais le chemin dans ma tête se fait très vite : en réalité, les missions que revêt l’opportunité me semblent dix fois plus intéressantes que ce que je me permettais d’espérer.
Rapidement, je visualise un tableau des « pour » et des « contre » :
| POUR | CONTRE |
| je monterai en compétences | je déménagerai en Bretagne pour une durée indéterminée, loin de mes proches |
| j’entrerai dans le monde de la politique | j’abandonne — si ce n’est définitivement — temporairement le journalisme |
| j’écrirai non seulement des contenus très différents… | je n’ai pas fait les bonnes études |
| … pour des supports tout aussi différents | |
| je gagnerai bien ma vie |
Peur de l’inconnu & syndrome de l’imposteur
En quelques secondes tout se bouscule : d’une part l’euphorie d’une opportunité qui arrive comme par magie, comme un cadeau de l’univers, une récompense que je n’attendais plus… et de l’autre cette peur bleue du changement radical qu’elle implique. Coupure brutale entre mon enfance et le monde adulte, dans lequel j’ai l’impression que je suis forcée de plonger, la tête la première, sans avoir eu le temps de retenir mon souffle.
Vertige de tout, tiraillements, car à ce moment là, rien n’est encore joué, mais pourtant, je le sais, je le sens, tout va arriver.
Autour de moi, les avis sont mitigés : d’un côté on me félicite et on m’encourage, c’est un nouveau départ ; de l’autre on me met en garde. Après tout je m’engage sur un chemin boueux — la politique — sans formation, sans connaissance, c’est un redémarrage a zéro, dans une mairie de gauche, en outre, ne serais-je pas marquée au fer rouge par cette expérience ? Réussirais-je à me recycler par la suite ? Est-ce bien raisonnable ? N’est-ce pas un emploi fictif, un mensonge ? Est-ce vraiment une offre pour moi ?
C’est vrai, le monde dans lequel je vais débarquer d’un jour à l’autre m’est totalement inconnu. Je n’ai jamais eu Sciences Po, je n’ai aucune idée de comment fonctionne une collectivité locale, je ne connais rien. J’ai l’impression de repartir de zéro : pourquoi me proposer un emploi auquel mon profil ne correspond que partiellement ? En même temps, ai-je vraiment besoin d’avoir un diplôme pour faire cela, ou est-ce un travail que je peux apprendre directement sur le terrain ?
Je comprends que, même dans mon entourage, certains doutent de moi, critiquent mes choix. Cela relève-t-il d’une peur pour mon avenir, ou plutôt d’un mépris pour la carrière vers laquelle je me dirige ? Aujourd’hui encore ces questions restent en suspens, mais j’ai fait ma paix avec. L’opinion des autres ne devrait pas déterminer mes choix — ni pro, ni perso.
Le problème c’est que quand j’ai vraiment envie de quelque chose, je redeviens une petite fille apeurée. J’ai l’impression d’être incapable d’accéder à mes désirs, de ne pas les mériter.
J’y vais quand même
Toutes ces pensées, j’ai dû les enterrer, hurler plus fort qu’elles pour qu’elles ne m’empêchent pas, une fois n’est pas coutume, de saisir une occasion en or. En passant les entretiens avec le DGS, puis le Maire, j’ai compris que mon attitude était plus importante que toutes les compétences que j’avais pu accumuler au long de mes études. En même temps que je souriais et riais un peu fort aux blagues de mon futur patron, je ne pouvais m’empêcher de me demander : étais-je uniquement en train de bluffer, en leur montrant une version de moi qui ne pourrais pas suivre une fois installée à la direction de la Mairie ?
Je me souviens d’une conversation que j’ai eu avec mon beau-père quelques jours après avoir été diplômée. Je venais d’accomplir la fin d’un cycle, de terminer mes études, mais je n’arrivais pas à me réjouir. J’avais déjà peur de la suite : de ne pas réussir à partir, de rester une éternelle Tanguy, ou d’accepter n’importe quel job mal payé par dépit.
À mes peurs il a aspiré une bouffée de clope électronique, et en souriant, confiant, tranquille il a répondu : « tu verras, un jour, tu ne t’y attendras pas, mais tout va s’enchaîner : le job, l’appart’, tu ne t’en seras même pas rendue compte que ce sera déjà du passé ».
Le fait est que le job, je l’ai décroché, et que nous sommes — déjà — deux mois après mon premier jour à la Mairie.
Malgré tous mes doutes, mes incertitudes, j’ai l’impression que cette offre d’emploi a complètement bouleversé mes croyances. Elle a changé quelque chose en moi. Peut-être même m’a-t-elle changée en entier. Dans cette proposition qu’on m’a faite, je vois de la confiance, celle qui me faisait défaut. Dans l’acceptation de me battre pour décrocher ce travail que je voulais vraiment, j’ai vu une profession de foi. Les barrières ont sauté et maintenant je le sais, j’en suis convaincue, je l’espère pour toujours : je suis bel et bien capable de tout. Mes rêves les plus fous ont leur place dans la vie que je construis, et un jour, c’est une certitude, ils feront partie de ma réalité.