La recherche d’emploi est un sport d’endurance.
Pas seulement parce-qu’il faut postuler à des offres d’emploi, relancer ses contacts, secouer son réseau, et envoyer des candidatures spontanées. Un autre facteur pèse lourd sur le moral : la pression de l’entourage. Moins de trois mois après la fin de mon stage de fin d ‘études, les remarques de mes parents, des amis de mes parents et de ma famille, vont bon train. Chacun y va, au mieux de son conseil, au pire de son reproche, persuadé que je m’y prends mal, que je traîne de la patte.
Évidemment, certains conseils sont précieux : si mes parents s’impliquent autant, c’est qu’ils souhaitent ma réussite. Mais vouloir coûte que coûte que je trouve un travail, sans même se soucier de ce que MOI, je veux vraiment, rendent conseils contre-productifs. À écouter mon père, la valeur la plus importante à prendre en compte quand on cherche un job, c’est le salaire. Pendant les premières semaines où il a essayé de me « coacher », il m’a poussée à candidater pour des postes qui ne me convenaient pas : émissions télévisées, divertissement, boîtes de production. Mon engagement en tant que rédactrice bénévole pour certains médias était vu d’un mauvais oeil, car il constituait selon lui une perte de temps et d’argent. Pourtant, c’est ce travail « gratuit » m’a permis de décrocher ensuite d’autres contrats, payés, cette fois-ci.
Terrain d’expérimentation
Loin d’être confortable, ma situation n’est pas aussi désespérée qu’on l’imagine. Ce pour trois raisons :
- Premièrement, parce-que mon cas n’est pas isolé. Selon un sondage de l’APEC — un service public chargé de l’insertion professionnelle — près de 75% des jeunes trouvent un emploi 6 mois après leur diplôme de master, un chiffre qui monte à 88%, un an après l’obtention du fameux sésame.
- Deuxièmement, je conçois cette recherche d’emploi est comme une période d’expérimentation. Comment savoir, après seulement un stage, ce que je veux vraiment faire pour les prochaines années ? Le journalisme offre tellement de possibilités : toutes sont très différentes. En prenant le temps pour produire, créer, raconter, j’ai tiré le meilleur parti de cette période de transition. Aujourd’hui plus que jamais, je sais que je veux être une journaliste qui écrit.
- Enfin, parce que malgré toutes les critiques que l’on peut adresser à l’État français ; les personnes de plus de 25 ans, sans activité professionnelle peuvent bénéficier d’une aide de retour à l’emploi : le RSA.
Course au plein emploi
Aussitôt en recherche d’emploi, aussitôt inscrite. J’ai bénéficié dès le mois de février de ce précieux soutien. Au début je n’y croyais pas : autant d’argent sans rien faire ? Quel soulagement ! Mais il y a un hic : depuis début 2024, cette aide se mérite ou se perd.
Avec l’implémentation de la loi pour le plein emploi, le versement du RSA est désormais conditionné à 15 heures d’activités hebdomadaires par semaine dans plusieurs départements. Dans le Val-de-Marne, Olivier Capitano, président LR du département, n’a pas attendu la généralisation de la mesure (prévue pour 2025). Depuis début février, les bénéficiaires de l’allocation, sont assignés à un « référent » auprès duquel ils doivent régulièrement rendre compte de l’avancée de leur recherches. Tenus par un contrat d’engagement, tout manquement aux rendez-vous convenus avec le référent engendre la radiation de la Caf, et la fin des aides sociales.
Brutal, non ?
Mardi soir, veille du rendez-vous avec mon référent. Après la lecture d’une dizaine d’articles incendiaires sur la mesure, je suis envahie par un sentiment de révolte. Qu’allait devenir mon début d’activité ? Comment pourrais-je honorer mes premières commandes d’articles, si je devais consacrer 15 heures par semaine à réaliser un travail non rémunéré ? Broyée par l’angoisse, je décide de l’appeler pour lui expliquer ma situation. Il est 18h30, nous sommes en dehors des horaires de bureau, mais je suis aveuglée par la peur, prête à en découdre.
Il décroche après seulement une sonnerie. Une voix faible au téléphone, il me semble que j’ai affaire à un homme introverti. J’en profite pour mordre. Je me débats : après sept ans d’études, tant d’énergie déployée pour arriver au début d’une situation qui me convient, je ne me vois pas faire deux activités à la fois, surtout si l’une est bénévole et ne m’apporte rien. Il me répond d’un ton froid, bureaucratique : il n’est pas question d’avoir deux activités distinctes, mais de tout faire pour que je puisse vivre du métier que j’ai choisi ; de ne pas me complaire dans le RSA. Je crois entendre dans ses mots ceux de Catherine Vautrin, ministre du Plein Emploi. « Nous en parlerons demain » conclut-il.
Dans la matrice
Mercredi matin, le ciel est d’un bleu insolent. Le vent m’empêche d’avancer. J’essaie de me mettre dans un bon état d’esprit, de ne pas projeter quoi que ce soit sur cette entrevue. Attirer et ressentir des choses positives, tout en restant ferme sur mes ambitions.
Le Conseil départemental du Val-de-Marne a délégué l’accompagnement des allocataires à plusieurs prestataires privés. Assofac est l’un d’entre eux. D’après mes recherches, c’est un centre de formation spécialisé dans le social (aide à la personne, sanitaire etc), qui propose aussi du conseil en insertion professionnelle. Des mercenaires au service du département. Peut-être seront-ils moins exigeants que Monsieur Capitano lui-même.
En arrivant face à mon interlocuteur, je tombe nez à nez avec l’antithèse du fonctionnaire bête et méchant que je m’étais imaginée. Au lieu d’un jeune homme frêle, maladroit et procédurier, je me trouve en présence d’un homme mûr, paisible, rassurant. Je me réjouis intérieurement : il a le visage de la gauche. Après quelques minutes de discussion seulement, mon diagnostic se confirme.
Nous passons l’heure à discuter des différents moyens que j’ai mis en place pour lancer mon métier. Lui aussi s’était essayé au journalisme en début de carrière, j’apprends qu’il a publié un canard chez Charlie Hebdo, et qu’il a tenu une chroniques pendant quelques mois chez Télérama. Apprenant que je parle un peu russe, nous débattons de notre passion commune pour les films russophones : c’est un adepte du cinéaste Nikita Mikhalkov, alors que je lui préfère Andreï Zviaguinstev. Notre entretien arrive à son terme, et mes inquiétudes ont disparues. Je suis face à quelqu’un de bienveillant. Concernant les 15 heures hebdomadaires, il me demande juste de recenser le nom des médias que j’aurais contactés, et de l’informer des potentiels processus de recrutement dans lesquels je pourrais me faire embarquer.
Leçon apprise
Sortir d’un entretien pour le RSA en ressentant une gratitude infinie, c’est rare. Cet homme est un allié, pourtant, je l’ai directement envisagé comme un ennemi à soumettre.
Que retirer de cette expérience ?
Je connais un proverbe qui m’a souvent aidée dans les périodes d’incertitudes : « trop réfléchir à un problème, c’est le vivre deux fois ». En me focalisant sur tout ce qui aurait pu mal se passer, j’ai passé une soirée angoissante, et je suis arrivée au rendez-vous en étant nerveuse, sur la défensive. Qu’aurait été cette veille d’entrevue si j’avais été dans de meilleures dispositions ? Aurais-je fait meilleure impression en arrivant avec une attitude plus sereine ? Savoir ce qu’on vaut, ne pas se laisser faire bien sûr, mais autant imaginer le meilleur que le pire.
Commentaires
Article à mettre entre toutes les mains de jeunes en recherche de boulot….ne pas désespérer….
de l’article
Oui, garder espoir, avoir confiance !