L’Immortalité, Milan Kundera

Mes citations préférées de mon auteur préféré :

  • C’était comme si de la profondeur des eaux montait la voix d’une vieille locomotive à vapeur.

  • Il n’y a qu’une seule chose que nous désirions tous, profondément: que le monde entier nous tienne pour de grands pêcheurs ! Que nos vices soient comparés aux averses, aux orages, aux ouragans !

  • De même qu’Ève est issue d’une côte d’Adam, de même que Vénus est née de l’écume, Agnès a surgi d’un geste de la dame sexagénaire, que j’ai vue au bord de la piscine saluer de la main son maître nageur et dont les traits s’estompent déjà dans ma mémoire.

  • L’Homme est un projet dont on peut dire la même chose. Aucune Agnès, aucun Paul n’a été planifié dans l’ordinateur, mais juste un prototype: l’être humain, tiré à une ribambelle d’exemplaires qui sont de simples dérivés du modèle primitif et n’ont aucune essence individuelle.

  • Seul un numéro de série distingue une voiture d’une autre. Sur un exemplaire humain, le numéro est le visage, cet assemblage de traits accidentel et unique.

  • Cela lui fit comprendre que les regards étaient des fardeaux écrasants, des baisers vampiriques; que c’était le stylet des regards qui avait gravé les rides sur son visage.

  • Quand tu places côte à côte les photos de deux visages différents, tu es frappé par tout ce qui les distingue. Mais quand tu as devant toi 223 visages, tu comprends d’un coup que tu ne vois que les nombreuses variantes d’un seul visage et qu’aucun individu n’a jamais existé. 

  • L’immortalité dont parle Goethe n’a, bien entendu, rien à voir avec la foi en l’immortalité de l’âme. Il s’agit d’une autre immortalité, profane, pour ceux qui restent après leur mort dans la mémoire et la postérité.

  • Les relations logiques m’apparaissent peu à peu: les gens se tuent en voiture comme sur un champ de bataille, mais on ne saurait interdire les automobiles qui sont l’orgueil de l’homme moderne; un certain pourcentage de catastrophes est imputable à l’ivresse des chauffards, mais on ne saurait interdire le vin, gloire immémoriale de la France, une part d’ivresse publique est due à la bière, mais la bière non plus ne saurait être interdite, parce-qu’il y aurait violation des traités internationaux sur la liberté des marchés.

  • Le pouvoir du journaliste ne se fonde pas sur le droit de poser une question mais d’exiger une réponse. 

  • Être absolument moderne, c’est être l’allié de ses propres fossoyeurs.

  • Car la vraie vie pour moi c’est ça: vivre dans les pensées de l’autre. Sans ça, je suis morte, tout en vivant.

  • L’oeil: un orifice mouillé, caché derrière la feuille de vigne du verre fumé.

  • L’idée de la larme derrière les lunettes fut si intense parfois, et la larme imaginée si brûlante, qu’elle se transforma en une vapeur qui les enveloppa tous les deux, les privant du jugement et de la vue. 

  • L’amour est une aile qui bat dans ma poitrine comme dans une cage, et qui m’incite à faire des choses qui te semblent déraisonnables.

  • La Russie et la France sont deux pôles de l’Europe qui exerceront l’un sur l’autre une éternelle attirance. 

  • « Mon corps tu l’as eu. Mon âme tu ne l’auras jamais ! » – dicton russe. 

  • « Dès l’instant de ma mort, j’ai abandonné tous les lieux que j’occupais. Même mes livres. Ces livres restent au monde sans moi. Personne ne m’y trouvera plus. Car on ne peut trouver ce qui n’est pas. » – Goethe à Hemingway. 

  • « Même après la mort, il m’a été difficile de me résigner à n’être plus. C’est très bizarre vous savez. Être mortel est l’expérience humaine la plus élémentaire, et pourtant l’homme n’a jamais été en mesure de l’accepter, de la comprendre, de se comporter en conséquence. L’homme ne sait pas être mortel. Et quand il est mort, il ne sait même pas être mort. » – Goethe à Hemingway. 
  • Ne faites pas l’andouille Ernest, dit Goethe. Vous savez bien que nous ne sommes en ce moment que la fantaisie frivole d’un romancier qui nous fait dire ce que nous n’aurions probablement jamais dit. Mais passons.

  • La route n’a par elle-même aucun sens; seuls en ont un les deux points qu’elle relie. Le chemin est un hommage à l’espace.

  • Avant même de disparaître du paysage, les chemins ont disparu de l’âme humaine: l’homme n’a plus le désir de cheminer et d’en tirer une jouissance.

  • Dans le monde des chemins, la beauté est continue et toujours changeante; à chaque pas, elle nous dit « Arrête-toi ! ».

  • Disciplinés, les bons Suisses respectaient les règlements, tandis que les Français manifestaient, par de petits mouvements de tête horizontaux, leur indignation devant quiconque prétendait nier leur droit à la vitesse, et transformaient leurs randonnées en célébration orgiaque des droits de l’homme. 

  • De nos jours on se jette sur tout ce qui a pu être écrit pour le transformer en film, en dramatique de télévision ou en bande dessinée. Puisque l’essentiel, dans un roman, est ce qu’on ne peut dire que par un roman, dans toute adaptation ne reste que l’inessentiel. Quiconque est assez fou pour écrire des romans aujourd’hui doit, s’il veut assurer leur protection, les écrire de telle manière qu’on ne puisse pas les adapter, autrement dit qu’on ne puisse pas les raconter.

  • Être: se transformer en fontaine, vasque de pierre dans laquelle l’univers descend comme une pluie tiède.

  • Fixement, elle regardait quelque chose au loin. Rubens savait que ce n’était pas l’horizon, mais un gigantesque miroir imaginaire installé en face d’elle, entre ciel et terre. Elle y voyait son image, l’image d’une femme en croix, bras écartés et seins nus. Exposée à la foule immense, vociférante, bestiale, elle était excitée comme tous ces gens et s’observait comme ils l’observaient eux-mêmes.