Ma vie aurait-elle été différente, si petite, j’avais appris à jouer aux échecs ?
Cette question, peut-être un peu ridicule au premier abord, je me la suis posée il y a quelques mois, en regardant Le jeu de la Dame — série à succès retraçant le destin d’Elisabeth Harmon, une joueuse d’échecs exceptionnelle, dans les années 1980.
Queen’s gambit
Les premiers épisodes de la série sont consacrés à l’enfance de la future joueuse d’échec. Dans un décor austère, froid, lugubre, on découvre les débuts chaotiques de l’existence d’Elisabeth Harmon. Orpheline à dix ans, elle a grandit sans père, élevée par une mère instable, qui finit par se suicider, la laissant seule, et sans aucune autre famille. Recueillie dans un orphelinat, elle mène une existence monotone, jusqu’à ce qu’elle découvre les échecs dans le sous-sol de l’établissement. C’est le concierge qui se chargera de son initiation. En quelques leçons, elle s’approprie les pièces, les cases du plateau, et finit par surpasser son mentor. L’enfant prodige est alors invitée à participer à un tournoi local : là encore, elle y bat chaque participant.
Dans la série, Elisabeth Harmon, est dépeinte comme une enfant froide, introvertie, un peu taciturne. De son enfermement naît aussi une addiction aux benzodiazépines qui la suivra toute sa vie. À cette époque, il était assez commun de distribuer des calmants aux orphelins, une manière moins chronophage, et surtout moins coûteuse de prendre en charge leurs traumatismes. Était-ce la pratique des échecs qui la rendait si calme, ou bien était-ce son calme inné qui l’avait rendue apte à jouer aux échecs ? Probablement un peu les deux.
Il n’empêche que la différence de caractère entre cette petite fille calme et réfléchie, venait sans cesse se heurter avec l’image de l’enfant fébrile et angoissée que j’ai été jusqu’à mes 20 ans.
Souvenirs d’enfance
De mon enfance, je me rappelle la peur viscérale de me tromper. Chaque erreur commise, étant vécue comme une bêtise irréparable, je redoutais les fois où je devais me mettre en danger, essayer quelque chose de nouveau, et potentiellement, échouer.
Qu’y a-t-il de si terrible dans le fait de ne pas y arriver ? Je ne saurais le dire, et pourtant j’étais terrifiée. Malgré les tentatives pour me raisonner, m’aider à surpasser cette peur, rien n’y faisait, je restée pétrifiée devant l’inconnu. D’après mes souvenirs, l’échec n’était jamais vraiment abordé dans mon cercle proche. Étant une bonne élève, qui réussissait facilement en classe, mes parents entretenaient auprès de moi la croyance que quand on veut, on peut forcément. Toutefois, éluder un sujet si important peut avoir de sérieuses conséquences dans le cerveau d’un enfant : que se passe-t-il si je rate ? Pourquoi ai-je échoué malgré tous mes efforts ? Suis-je vraiment méritante ? Mes parents ont-ils raison de m’encourager ? Comment faire face à leur déception ? Autant de questions, qui s’agitaient dans mon crâne comme un animal en cage qui tente de trouver une issue pour s’échapper.
Quel rapport avec les échecs me diriez-vous ?
En me mettant moi aussi à jouer, j’ai découvert une partie de ma personnalité que je ne connaissais pas jusqu’alors. La réflexion froide, la stratégie, l’esprit analytique de fin de partie, qui permet de comprendre mes bons et mauvais coups. Les remises en question saines et productives, qui me motivent à être meilleure. La confrontation avec les autres joueurs : perdre ou gagner, peu importe tant que l’on comprend comment nous sommes parvenus à la victoire ou à la défaite.
Bien sûr, les victoire sont toujours satisfaisantes, car elles prouvent la mise en pratique de nos connaissances, mais les défaites sont plus importantes, puisqu’elles pointent nos axes d’amélioration.
Les bienfaits des échecs
Je sais, c’est enfantin de refaire le monde, de me dire que j’aurais sûrement été plus confiante, plus calme, en apprenant les échecs plus tôt.
Pourtant les études me donnent raison : la pratique précoce de ce jeu comporte d’innombrables bienfaits pour le développement de l’enfant. Amélioration de la mémoire et de la concentration, stimulation du raisonnement logique, capacité à résoudre des problèmes et à prendre des décisions, respect de l’autre, créativité… autant d’outils dont je ne priverai plus, ni pour moi, ni pour mes — futurs — enfants.
« On peut tirer plus d’utilité d’une partie perdue que de 100 parties gagnées. » disait l’ancien champion d’échecs José Raùl Capablanca. Leçon retenue.
O.