Charabias (n.m.) : discours embrouillé ou inintelligible

J’ai toujours aimé écrire.

En vidant ma cave il y a quelques mois, j’ai retrouvé mes cahiers de maternelle et de primaire. À travers les dessins, les gribouillis et des phrases bourrées de fautes, j’ai pu renouer avec l’enfant que j’étais autrefois : créative, confiante, drôle… quelqu’un qui osait tout, qui n’avait peur de rien, honte de rien. Petite, les mots coulaient de mon stylo, je noircissais des pages sans me poser trop de questions. Les choses me semblaient simples : j’avais envie d’écrire, alors j’écrivais. En alignant les lettres sur le papier, je me sentais puissante, convaincue que ce que j’avais à dire avait de la valeur.

Je ne sais plus pourquoi j’ai arrêté, était-ce de la paresse ? Un jour, j’ai rangé mes cahiers sur une étagère, puis je les ai laissés prendre la poussière. Bien sûr, j’écrivais encore de temps en temps, mais l’ardeur initiale s’était évaporée. Périodiquement, il m’arrivait de documenter mon quotidien, mais je le faisais plus pour me souvenir, que par pur plaisir d’écrire.

Au collège puis au lycée, je me suis confrontée au monde, je crois que c’est à ce moment que j’ai pris conscience des autres. Je n’étais pas la seule à avoir du talent, je n’était plus la meilleure dans le regard de mes parents. Autour de moi : des personnes confiantes, solaires, créatives. Au milieu : une petite fille effrayée par la vie, écrasée par l’angoisse, paralysée par la peur d’échouer. Je crois que c’est comme cela que ça s’est passé : à force de me comparer, j’ai sombré, je me suis fait petite, je me suis cachée. Tout ce qui comptait pour moi : être acceptée par le groupe, validée par les potes, encouragée dans l’effronterie. L’écriture était dangereuse car transgressive : une mise en danger inutile, à une époque où la différence est ressentie comme un affront, et sanctionnée par l’exclusion.

À force, je me suis perdue de vue, j’ai tellement changé pour les autres, que je n’ai plus su qui j’étais au fond. Comment pouvais-je écrire, croire en moi, quand toute ma confiance reposait sur la validation de mon petit groupe de copines ?

Vivre d’écrire ?

« Papa, quand je serais grande j’écrirai le livre de ma vie » disais-je à mon père du haut de mes cinq ans.

Quand les adultes me demandaient ce que je voulais faire plus tard, mes réponses variaient, inconstantes : chirurgienne, volcanologue, valise diplomatique, historienne, styliste, écrivaine… Tout me semblait intéressant, et chaque sujet était une raison suffisante pour me plonger dans un livre, farfouiller sur internet, écrire des fiches, et raconter ce que j’avais appris à qui tendait l’oreille un peu trop près. Passionnée par tout, il me semblait absurde de ne choisir qu’un métier, de me limiter à une seule activité pour le restant de mes jours. « Une vie c’est long » pensais-je : je ne pouvais pas m’engager corps et âme dans un domaine, avant d’avoir exploré l’immensité des opportunités qui se tenaient face à moi.

Plus tard, je me suis rendue compte que ce qui m’animait vraiment ne résidait pas tant dans la masse de savoir que j’accumulais, mais plutôt dans le talent que j’avais de le transmettre aux autres. Mon côté « Madame-je-sais-tout », bien qu’agaçant aux premiers abords, était en réalité apprécié par mon entourage. Mes remarques suscitaient la curiosité, et mes amies venaient avec de plus en plus de facilité me demander conseil. Ma facilité à m’intéresser aux autres et à aller chercher l’information toujours plus loin, m’a petit à petit menée vers le journalisme. C’est là que les problèmes ont commencé.

Je ne me souviens plus précisément de comment ça s’est passé. C’était un jour comme un autre, était-ce une fin de soirée ou un weekend ? Impossible à dire. Comme très souvent, j’annonçai à mes parents que mes ambitions professionnelles avaient changées, et que je m’intéressait désormais au journalisme. Cette fois-ci, pourtant, mes parents ont réagit différemment. À la place de recevoir, comme habituellement, une approbation distraite, mon père a sursauté.

« Journaliste est un métier qui va disparaître : avec l’avènement d’internet, le papier n’a pas d’avenir, oublie ».

Il ne m’en a pas fallu plus. Mon père avait toujours raison, il connaissait la vie mieux que personne, me connaissait mieux que personne : comment pouvait-il se tromper ? Curieusement, je n’ai pas remis ses propos en question. L’unique argument qu’il avait décidé de mettre en avant — l’avancée de l’ère numérique — me semblait assez tangible, aussi ai-je immédiatement enterré cette idée. Dix ans après pourtant, la graine était toujours là, bien ancrée au fond de mon crâne. Mais cette fois, des racines avaient poussées.

De l’idée aux mots

Après le bac, je me suis remise à écrire.

La classe préparatoire eût un double effet sur moi : à mesure que j’étendais le champ de mes connaissances — mes manières de raisonner et mes techniques d’argumentation ; je me rendais compte de la limite de mes propres connaissances. J’étais petite dans le vaste monde, mais j’étais aussi petite dans la plus petite bibliothèque de Paris. Une vie suffirait-elle pour apprendre tout ce que je désirais vraiment savoir ? Étais-je légitime en tant qu’écrivaine face à tous ces savants ? Qu’avais-je à dire de plus intéressant que mes professeurs, ceux qui détenaient un « véritable » savoir ? Probablement rien, mais l’envie de me lancer était plus forte que la peur de me louper.

Les premiers temps étaient difficiles, chaque mot sonnait faux, mes phrases résonnaient bizarrement. Je n’étais pas seulement devenue exigeante : en quelques années, je m’étais transformée en dictatrice du raffinement. Une phrase devait être parfaite, ronde et lisse comme une perle d’eau. Un mot qui sonnait faux n’avait pas de raison d’être.

La crainte de faire la moindre erreur, la phobie du défaut avaient complètement paralysé ma prose.

C’est en lisant Les Mots, de Jean-Paul Sartre, que j’ai compris que je faisais fausse route. Mieux valait balancer toutes ses idées quelque part et voir ce que ça donnait, plutôt que de se flageller comme le faisait Flaubert, réécrivant la même phrase jusqu’à s’en crever les doigts.

J’ai alors pris cet engagement avec moi-même : écrire beaucoup et souvent. Coucher sur papier les idées, les souvenirs, les notes, les poèmes, les blagues, les citations, les rêves… Écrire les miettes de pensées, ne pas terminer ses phrases si on n’en n’a que le début, mais continuer malgré tout.

On ne devient pas bon du premier coup, alors autant essayer tous les jours d’un un peu meilleur que la veille. Autant s’en carrer du regard des gens. Autant s’acharner même si ce n’est pas parfait. Autant courir après son rêve, parce-qu’il y a des chances de le rattraper.

Éloge de l’imperfection

Charabias, c’est une ode au brouillard, aux noeuds de la pensée, aux hésitations, aux mille voix qui hurlent des choses contradictoires dans nos têtes. Charabias c’est aussi cette frontière imperceptible, cotonneuse entre l’information et la fiction, entre le kitsch et le classe, le beau et le laid, l’intéressant et le futile.

Charabias c’est le lieu que je crée pour m’autoriser à être moi. Un endroit tranquille pour tout déballer : réflexions, articles, inspirations, projets.

Ce site, c’est l’opportunité de se rencontrer, d’échanger en jugeant malgré tout, parce-que dire l’inverse serait un peu fou, un peu faux. De partager je l’espère, des vécus, des points de vue, des rêves aussi. J’aurais pu appeler cette page « fourre-tout-ici », car c’est un peu ça Charabias.

O.